écologie, dogmes, agriculture bio, OGM, nucléaire

 

 


Le mythe du "bon" vieux temps - Le bon vieux temps était-il bon ?

 

 

 

Le mythe de la nature enchantée raconte que la nature est belle et généreuse. Ou plutôt, était belle et généreuse. Mais c'est fini, parce que la modernité, les techniques des hommes, ont tout ravagé, tout pollué.

C'est pourquoi jamais nous n’avons autant craint d’être empoisonnés par l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, le pain que nous mangeons ; jamais nous n’avons autant soupiré en songeant au "bon" vieux temps.

Pourtant, jamais nous n'avons vécu aussi longtemps en bonne santé, jamais l’espérance de bonne vie n’a été aussi élevée, affolant les gestionnaires des organismes de retraite.

Ce sont les techniques qui rendent le monde plus sain, plus propre, moins pollué, plus sûr que ce qu'est le monde sauvage.

 

 

La planète bleue n'était pas verte, la vie n'était pas rose

 

Le mythe de la Nature enchantée raconte que le vieux temps était le bon vieux temps, avec le soleil pour se réchauffer, de vastes prairies pour galoper, des baies bio pour se régaler.

La réalité est que dans le bon vieux temps la disette et la famine étaient toujours là, en embuscade, profitant du moindre épisode trop pluvieux, trop sec, trop froid, trop chaud…

 

Tout va mal ! On nous le répète, l’air que nous respirons est pollué, l’eau que nous buvons malsaine, notre nourriture empoisonnée, la planète en ruine… "C'était mieux avant !", il faut vite revenir au "bon" vieux temps, lorsque la planète bleue était encore verte... et nous finissons par le croire.

Il y a en effet bien des problèmes à corriger ; mais voyons aussi la réalité rassurante que nous avons sous les yeux ; les villages fleuris, proprets et bien soignés ; les passants, convenablement habillés, en bonne santé ; des passants jeunes, des moins jeunes, beaucoup de "seniors" – c’est normal, puisque aujourd’hui en France on vit en moyenne quatre-vingts ans ; en dépit de l’eau malsaine, de l'air pollué, de la nourriture empoisonnée.

Autour du village, les champs bariolés de cultures variées s'entrecroisent.

L'évidence est que la campagne aujourd'hui est belle, que les rues sont belles. Qui troquerait une rue d'aujourd'hui contre une rue du "bon" vieux temps ?

« Les rues [...] offraient, comme en bien d’autres villes, le spectacle d’une malpropreté qui, à distance, nous paraît répugnante. On n’en donnera que cette preuve : l’inlassable répétition, d’année en année des mêmes ordonnances de police par le bailli de l’évêché-comté-pairie, chargé de toutes les questions de voirie. Les bouchers jetaient régulièrement à la rue les "entrailles et boyaus" des bêtes abattues ; rôtisseurs, pâtissiers et poissonniers les imitaient. Des volailles et des porcs erraient, cherchant leur nourriture dans les tas de fumier que chacun entretenait devant sa porte dans l’espoir d’engraisser un jardin. Trop souvent, le bailli interdit aux Beauvaisiens de "faire leurs ordures dans les rues", d’y "jeter tant de nuit que de jour ordures et immondices, urine et excréments". [1]. »

 

 

Le bon vieux temps, c'était le paradis terrestre... pour les mouches.

Quant aux passants dans cette rue répugnante du "bon" vieux temps, nous rêvons qu’ils étaient de beaux et vigoureux gaillards, solides, fortifiés par une vie saine au grand air, par une alimentation naturelle, bio, qu’aucun pesticide encore n’avait contaminée. Mais imaginons d'approcher de ces gaillards... on sentirait d'abord l'odeur... puis on découvrirait les infections fréquentes dues à l'ignorance quasi totale de l’hygiène personnelle et collective, on verrait les croutes, les plaies, l'eczéma...

Le bon vieux temps ce n'était pas les princes et les princesses des contes ; c'était surtout de pauvres gens.

Disettes et famines

La nourriture du bon vieux temps ? Tout était bio. On mangeait d’abord la soupe bio. De la bonne soupe ? Même pas. De la soupe en abondance ? Même pas. Et ensuite rien ! La viande ? presque jamais. La poule au pot le dimanche ? … Ce n'était qu'une promesse. Le pain du bon vieux temps ? Il avait peu à voir avec notre "pain à l'ancienne" (qui n’a rien d’ancien, on crée de nouvelles variétés de blé pour le fabriquer). Il était fait alors d’un mélange de seigle, de froment, d’orge, qu'on ne cuisait que toutes les deux à trois semaines – d'où l'idée géniale de le tremper dans la soupe pour le ramollir.

Allez, vous prendrez bien un dernier petit quignon rassis pour la route ?

Bref, un régime sans risque d'obésité. Le mot même n’existait pas, il n'y avait alors que de l'embonpoint – ne pas confondre ! Quelques rares privilégiés seulement avaient cette chance extraordinaire d'être en bon point – une condition enviable et admirable :

« Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire. » (La Fontaine Le Loup et le Chien)

L’embonpoint était admirable, parce que rare. Ce sont les disettes et famines qui étaient toujours là en embuscade, profitant du moindre épisode trop pluvieux, trop sec, trop froid, trop chaud…

« Si la malnutrition est endémique dans les couches modestes de la population, et surtout de la population rurale, on ne signale que trois disettes graves entre la famine de 749-750 et celle de 840. » (Charlemagne, Jean Favier – Fayard)

« La France, pays privilégié s'il en fut, aura connu dix famines générales au Xe siècle, vingt-six au XIe, deux au XIIe, quatre au XIVe, sept au XVe, treize au XVIe, onze au XVIIe. » (Civilisation matérielle, économie et capitalisme - Fernand Braudel)

Sous les marbres de l'Empire romain...

Mais ces pauvres hères qui mouraient comme des mouches, ne sont peut-être pas représentatifs du bon vieux temps. Il y eut aussi le superbe Empire romain, avec ses marbres, ses aqueducs, ses thermes et ses pompes.

Les chercheurs ont soumis à la question des squelettes de l’époque ; ils ont avoué. Avoué que beaucoup de Romains connurent des périodes de maladies ou de malnutrition durant leur croissance ; et que deux tiers de la population étaient infestés de poux.

Plus de la moitié des squelettes montraient des signes de stress osseux de fatigue, témoignages très intimes de vies d'efforts et de douleur. Plus dramatique encore, ces signes ont également été retrouvés sur des squelettes d’enfants très jeunes, même de 5 à 8 ans.

Si l’on remonte plus loin dans le passé, vers des temps que nous croyons plus bucoliques encore, quand il n’y avait pas de ville ni villages, seulement la nature, les fleurs et les petits oiseaux, nous avons un témoin en chair et en os – surtout en os – pour nous en parler : Ötzi, "l’homme des glaces", retrouvé en 1991, momifié dans un glacier à la frontière entre l’Autriche et l’Italie. Ses restes ont parlé : ils ont confessé que ses poumons étaient encrassés par la fumée du feu de bois. Ses viscères ont également avoué qu'il avait bu de l'eau contaminée par des matières fécales…

Ah ! la saine vie champêtre de nos ancêtres !
Feu de bois et eau pure des petits ruisseaux !

La machine à laver de Nausicaa

On peut se laisser charmer par le mythe du bon vieux temps quand il est enjolivé par les poètes.

La belle Nausicaa, bien que fille de roi, allait laver le linge à la rivière. Décrit par Homère, cela donne un tableau charmant et bucolique. « L’aurore au trône éclatant » avait réveillé Nausicaa. Elle avait mis son linge souillé sur une « charrette aux belles roues » tirée par des mules, elle avait pris « dans un panier toutes sortes de choses bonnes à manger, ainsi qu’une outre en peau de chèvre remplie de vin » ; aidée de ses « servantes à la belle chevelure », elles « avaient enlevé le linge de la charrette à pleins bras, l’avaient porté dans l’eau sombre des bassins, où elles l’avaient foulé, rivalisant entre elles d’activité. »

Quelle charmante scène ! Nous pourrions même être tentés de basculer par la fenêtre notre machine à laver, qui nous prive de ces délicieuses joies simples de la lessive à la rivière. Mais avant de passer à l'acte, réfléchissons bien. Écoutons le récit de Pierre-Jakez Hélias du retour du lavoir des femmes du pays bigouden, en Bretagne, au début du XXe siècle, « écrasée d’un fardeau de linge, d’herbe ou de choux, crottée jusqu’aux reins, refroidie jusqu’aux moelles et les hardes si trempées qu’elles ont doublé de poids. » (Le cheval d’orgueil).

Il y a loin du rêve ensoleillé d’un poète grec à la réalité bretonne du bon vieux temps !

Petit Poucet et Chaperon rouge

Dans le bon vieux temps il n'y avait pas d'allocations familiales ; maman et papa Petit Poucet étaient si pauvres et désespérés qu’ils se résignèrent à aller perdre leurs enfants dans la forêt. Dans le bon vieux temps il ne faisait pas bon se promener dans les bois, parce que le loup y était, demandez au petit chaperon rouge.

Dans le bon vieux temps les enfants étaient "périssables", même les enfants "bien nés". Bach eut 20 enfants, 10 seulement atteignirent l’âge adulte. Louis XIV eut six enfants (de son épouse légitime…), seul le premier atteignit l'âge adulte. Les magazines people ne dirent rien de tous ces drames, parce qu’il n’y avait pas encore de magazines people, et parce qu'à l’époque il était naturel que les enfants meurent, même les enfants de stars de la musique ou de rois, pas de quoi en faire de gros titres.

Au XVIIIe siècle, près d’un nouveau-né sur trois mourait avant un an. En 2015, c'était le cas pour moins de quatre nouveau-nés sur mille.

On ne peut pas dire que la science ait vaincu la mort ;
on peut dire qu'elle a vaincu la mort infantile.

Au moins dans les pays développés.

La pollution – réalité ancienne, idée moderne

L'eau et l'air sont contrôlés aujourd'hui

Nous pleurons de vivre dans un monde que la modernité aurait pollué. Pourtant, la pollution est vieille comme la vie, depuis que les premiers organismes marins ont abandonné leurs déjections au gré des courants de l'océan [2]. Autrefois, les hommes faisaient naturellement de même.

« Tout se déverse à la Seine, les denrées avariées des halles, les charognes de la grande boucherie, les déjections de l'Hôtel Dieu et autres ordures.
Et c'est pourtant là que les porteurs d'eau puisent le matin, l'eau que les Parisiens sont obligés de boire. » (Histoire de l’Eau à Paris du Moyen Âge à nos jours – ce passage concerne le XIIIe siècle.)

Cette eau qu'il fallait aller chercher servait surtout à la cuisine. pas question de la gaspiller pour se laver. D’autant plus que la médecine considérait la crasse comme une protection, puisqu’en bouchant les pores de la peau elle fermait la porte aux infections.

Ce qui est moderne, ce qui a changé c'est l’idée de pollution, une idée toute neuve. Autrefois la pollution par les charognes et autres déjections était universelle, mais personne n’appelait cela de la pollution ; c’était normal, c'était naturel, on n'avait pas encore inventé l'idée de pollution [3]. Ni les stations d'épuration.

Grâce à leurs techniques,
les hommes ont transformé le bon vieux temps ;
en mieux ! La pollution... c'était hier !

Les puits pouvaient être creusés à deux pas du tas de fumier... et l'eau était responsable de diverses maladies et épidémies. C'est pourquoi ceux qui pouvaient se le permettre buvaient du vin. Les Grecs anciens avaient déjà noté qu'on risquait moins en nettoyant une blessure avec du vin plutôt qu'à l'eau ; et les mères attentionnées recommandaient au fils qui partait en voyage : "promets-moi de ne boire que du vin, surtout pas d'eau".

Jésus lui-même recommandait le pain et le vin, pas le pain et l'eau.

Et Louis Pasteur, un des premiers à s'y connaître vraiment en matière de germes et de contamination, conseillait de boire du vin, « le breuvage le plus sain et le plus hygiénique qui soit. »

… Allez, vous reprendrez bien un dernier petit verre de vin pour la route ?

De même que la qualité de l'eau que nous buvons s'est améliorée, la qualité de l'air que nous respirons aujourd'hui s'est améliorée. Nous avons oublié les braseros de l'antiquité, au milieu de la pièce, puis les cheminées ouvertes, qui chauffaient peu et polluaient beaucoup. Nous avons oublié le smog lorsque les Londoniens se chauffaient avec du mauvais charbon. L'épisode de smog de 1952 à Londres fit 4 000 morts en quelques jours, plus de 12 000 en quelques semaines. L'utilisation du charbon ayant été interdite, l'air de Londres est beaucoup moins pollué aujourd'hui qu'en 1952.

Cette amélioration n'est pas perçue par la population aujourd'hui. Au contraire, elle s'inquiète de plus en plus en entendant à la radio des messages "alerte à la pollution de l'air", ce qui lui fait croire que les choses se dégradent. En réalité, c'est le contraire ; ces alertes qui nous inquiètent sont un progrès, elles signifient que l'eau et l'air sont maintenant surveillés, que des limites sont fixées, que des mesures sont prises pour les respecter. Autrefois il n'y avait pas de contrôle, pas de radio, pas de messages d'alerte, et la population toussait sans savoir pourquoi.

Ces améliorations ont surtout eu lieu dans les pays développés, grâce à leurs moyens techniques. Les pays pauvres n'ont pas ces moyens, c'est pourquoi ils souffrent encore de pollution.

Ce sont les techniques qui rendent le monde
moins pollué, plus propre, plus sain.

[...]

La modernité a créé quelques risques nouveaux, l'électrocution – c'est rare –, le parachute qui ne s'ouvre pas – c'est rare aussi... mais les grandes calamités meurtrières, famines, épidémies, ont disparu. Le résultat global est une augmentation spectaculaire de l'espérance de vie. Dans la Rome impériale, l'espérance de vie à la naissance était d’environ 25 ans. Passée la période des maladies infantiles, l'espérance de vie d'un Romain était de 41 ans, d'une Romaine 29 ans.

On n’a pas connaissance d’un marchand de teinture des cheveux blancs qui ait fait fortune à Rome en ces temps-là.

L'espérance de vie à la naissance est de 80 ans aujourd’hui en France. Elle a crû de près de 30 ans en un siècle, et continue à augmenter de trois mois chaque année.

C'est-à-dire que à chaque année de 12 mois qui passe, nous vieillissons... de 9 mois seulement !
Nous vivons dans une machine à remonter le temps !

[...]

 

 

[1] 100 000 provinciaux au XVIIe siècle – Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730 – Pierre Goubert, professeur émérite à l’Université de Paris-Sorbonne – Champ historique – Flammarion – 1977

[2] "La mer, c'est dégueulasse / Les poissons baisent dedans." (Renaud)

[3] La 8e édition du dictionnaire de l'Académie française, 1935, ne connaissait encore de la pollution qu'une « émission spermatique involontaire ». (Les chambrières du jeune roi Louis XIV prétendaient, amusées et attendries, que les taches de ses pollutions nocturnes avaient la forme de la carte de France.)

 

 


 

 
 
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Mise à jour : 30 juillet 2022