Énergie, climat, alimentation. Adaptation des espèces.

 

 


Qui veut troquer un seul aujourd’hui contre deux hier ?
Avons-nous perdu au change ?

 

Jamais nous n’avons autant craint d’être empoisonnés par l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, le pain que nous mangeons ; jamais nous n’avons autant soupiré en songeant au "bon" vieux temps.

Pourtant, jamais nous n'avons vécu aussi longtemps en bonne santé, jamais l’espérance de bonne vie n’a été aussi élevée, affolant les gestionnaires des organismes de retraite.

 

 

Les nouvelles techniques inquiètent, c'est naturel, toute nouveauté peut présenter des risques nouveaux ; aucun ménestrel chanteur n'est décédé par électrocution dans sa baignoire au Moyen Âge – il n'y avait pas de baignoires. Mais face à quelques risques d'électrocution il faut considérer aussi que c'est grâce aux nouvelles techniques que les famines, pestes, et autres calamités massives ont été vaincues. Les vaccins protègent des épidémies, les insecticides repoussent les invasions ennemies, les barrages contiennent les débordements des torrents – La Fontaine en chantait déjà les mérites :

« [La Loire] ravagerait mille moissons fertiles,
Engloutirait des bourgs, ferait flotter des villes,
Détruirait tout en une nuit…
Si le long de ses bords n'était une levée
Qu'on entretient soigneusement. »

Il manque un La Fontaine moderne pour chanter les vaccins, les paratonnerres, les pesticides qui ont éloigné les famines… La vraie belle histoire n'est pas celle du mythique "bon" vieux temps, c'est celle que les hommes écrivent jour après jour.

Nous avons échangé un mode de vie contre un autre, des avantages contre d’autres, d'anciens risques dévastateurs contre des risques nouveaux, mais mineurs. Avons-nous perdu au change ? Nous avons toujours le sentiment que c'était mieux avant... mais sommes-nous prêts à troquer un seul aujourd’hui, même imparfait, contre deux bons vieux temps ?

Nous avons troqué les famines du passé contre d'infimes résidus de pesticides.

La charrue bucolique et les bœufs contre des tracteurs ; le travail des enfants aux champs ou à la mine contre l’école [2].

Les amputations à la scie sans anesthésie contre l'hôpital d'aujourd'hui.

Le risque de mourir d'une coupure au doigt contre un comprimé d'antibiotique.

L'eau polluée de la rivière contre l'eau potable du robinet.

L’air pollué par les lampes à huile et les fumées du feu de bois contre le chauffage central et l’électricité.

Le froid contre la tiédeur (il faisait 12° en moyenne dans les appartements londoniens au XIXe siècle).

Les épidémies et la mortalité infantile contre les vaccins.

Le pauvre hère du bon vieux temps vivait naturellement (mal), se chauffait naturellement (mal), mangeait naturellement (mal) ; il avait l'estomac naturellement pourri par une nourriture sans variété, mal conservée dans la chaleur de l’été sans réfrigérateur ; il puait naturellement de la bouche ; il mourait naturellement (mal), à quarante ans, sans dents depuis longtemps.

Le monde est devenu plus sain, plus confortable, et aussi beaucoup plus sûr. Pas seulement parce que les épidémies sont maîtrisées, que la médecine est efficace, mais aussi parce qu'il est plus civilisé, moins brutal. On peut se promener en sécurité la nuit, sans arme ; ce n'était pas le cas il y a quelques petits siècles. Le taux d'homicides a été divisé par 10 depuis le temps de Roméo et Juliette, lorsqu'on ne sortait qu'avec l'épée au côté [3].

Le bon vieux temps, c'est aujourd'hui.

Mais nous n'en sommes pas conscients car nous avons oublié la réalité du vieux temps – les famines, les épidémies, la vie harassante, la violence ; nous rêvons du bon vieux temps comme d'une partie de campagne ensoleillée, dans la paix de la verdure si ce n'est le chant des oiseaux, le murmure d'un ruisseau, le souffle de la brise... Nous comparons ce joli rêve aux nuisances bien réelles d'aujourd'hui – usines, autoroutes, embouteillages, le bruit, la foule... et c'est le rêve enjôleur qui gagne, évidemment...

L'espérance de vie, hier et aujourd'hui

Mais dans la vie réelle, les quelques peuplades qui vivent encore dans la forêt avec les seuls moyens du bon vieux temps, ont bien compris les avantages du monde moderne. Elles savent qu'on y trouve des dispensaires qui soignent, qui permettent de vivre mieux plus longtemps.

Paradoxalement, ce sont ceux qui vivent dans le monde de la modernité et en bénéficient de tous les avantages qui accusent la modernité d'être une menace pour leur santé.

Ils sont terrorisés par les ondes radio ; sauf celles de leur smartphone ;

par les "produits chimiques", sauf ceux de leur placard à produits ménagers ;

par la pollution des pots d'échappement, sauf celle de leur voiture ;

et autres calamités supposées des temps modernes.

Ils sont persuadés que les techniques modernes les font mourir à petit feu... ils en sont persuadés, mais, bon... pas au point de retourner vivre dans la forêt sans smartphone.

La modernité a créé quelques risques nouveaux; l'électrocution – c'est rare –, le parachute qui ne s'ouvre pas – c'est rare aussi... mais les grandes calamités meurtrières, famines, épidémies, ont disparu. Le résultat global est une augmentation spectaculaire de l'espérance de vie. Dans la Rome impériale, l'espérance de vie à la naissance était d’environ 25 ans. Passée la période des maladies infantiles, l'espérance de vie d'un Romain était de 41 ans, d'une Romaine 29 ans.

On n’a pas connaissance d’un marchand de teinture des cheveux blancs qui ait fait fortune à Rome en ces temps-là.

L'espérance de vie à la naissance est de 80 ans aujourd’hui en France. Elle a crû de près de 30 ans en un siècle, et continue à augmenter de trois mois chaque année.

C'est-à-dire que à chaque année de 12 mois qui passe, nous vieillissons... de 9 mois seulement !
Nous vivons dans une machine à remonter le temps !

 

 

espérance de vie en bonne santé perçue

D'après statistiques de la commission européenne.

• Healthy Life Years at birth = espérance de vie "en bonne santé" à la naissance (ou "espérance de vie sans incapacité")

• Health expectancy at birth based on self-perceived health for men = espérance de vie "en bonne santé perçue".

EXERCICE : en supposant que le rythme de progression de l’espérance de vie se maintienne, calculer à quelle date sera battu le record du monde de la spécialité, actuellement détenu par le fameux Mathusalem – 969 ans.

Vous avez trois heures.

À quarante ans le Moyenâgeux moyen était un vieillard, les vertèbres usées par le travail, les poumons encrassés par la fumée. . À quarante ans Raymond Poulidor était jeune encore, il terminait second – évidemment second (que le brave Raymond, où qu'il soit, me pardonne ce facile clin d’œil) – aux championnats du monde de cyclisme sur route.

Le vieillissement entraîne des limitations, inéluctables, et l'espérance de vie "en bonne santé perçue" mesure comment sont perçues ces limitations, cet inconfort éventuel, par ceux qui les vivent – avec la perception qu'ils en ont à leur âge. L'écart entre les deux courbes du diagramme précédent se comprend aisément par l'exemple d'une personne pratiquant le jogging ou le jardinage. Vers 65 ans cette personne s'arrête de courir et change sa façon de jardiner en raison de problèmes de dos. Elle n'est donc plus en "bonne santé sans incapacité", puisque incapacité il y a. Pourtant cette personne se ressent encore en bonne santé, et s'adapte en passant de la course à pied au vélo ou à la marche ; elle est encore "en bonne santé perçue". La bonne santé perçue n'exclut pas quelques limitations.

Il y a à peine quelques dizaines d'années, on pouvait dire :

"La retraite faut la prendre jeune - faut surtout la prendre vivant. C'est pas dans les moyens de tout le monde." (Michel Audiard)

Aujourd'hui, prendre sa retraite vivant est "dans les moyens de tout le monde". Plus loin dans le passé il n'y avait pas de retraite.

[...]

 

 

[2] Le travail d’enfants de moins de 8 ans est interdit en France, depuis la loi du 22 mars 1841, un siècle après le siècle des lumières.

[3] Les bulletins d'information concentrent tous les drames, accidents, attentats, catastrophes, qui se produisent journellement sur l'ensemble de la planète ; c'est pourquoi nous avons la fausse impression que le monde est plus violent aujourd'hui. Il s'agit seulement de l'effet grossissant de la diffusion planétaire de l'information.

 

 
 
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Mise à jour : 2 novembre 2022