écologie, dogmes, agriculture bio, OGM, nucléaire

 

 


Il faudrait consommer moins, mais la sobriété n'est pas naturelle.

 

Notre consommation entraîne le réchauffement climatique et épuise les ressources de la planète, les océans, les forêts, les mines...

Les solutions techniques ne suffiront probablement pas.

Il faudrait aussi consommer moins, être plus sobres (dans le club restreint des pays développés).

Mais la sobriété n'est pas naturelle.

Parce que l'évolution a retenu des mécanismes qui incitent à rechercher sans cesse le plaisir, comme en procure l'obtention d'un bien désiré.

 

L'héritage de la sélection naturelle

Le réchauffement climatique progresse, les ressources de la planète s'épuisent...

On tente de répondre à ces menaces par des moyens techniques – énergies renouvelables, isolation thermique, efficacité énergétique, etc. Malgré ces moyens les choses empirent : la technique seule ne suffit pas.

Il serait nécessaire aussi d'adopter des modes de vie plus sobres (dans les pays déjà développés).

Mais la sobriété n'est pas naturelle. Lorsque nous en avons les moyens, nous sommes naturellement, instinctivement, poussés à consommer sans retenue, à l'excès, sans songer même à nous retenir.

Le mot important ici est "naturellement". En effet, il y a en nous des mécanismes "naturels", retenus par la sélection naturelle, qui nous incitent à consommer sans limite. C'est ce qui va être précisé dans ce chapitre.

Il en résulte nos contradictions. D'un côté, la part raisonnable en nous – elle existe – commente la situation d'un ton grave : "je vous le dis, il faut vraiment faire quelque chose". Mais sans aucun passage à l'acte !

Parce que d'un autre côté la part non raisonnable en nous – elle existe aussi – celle des sensations, des besoins, des envies, du plaisir, de l'instinct, nous entraîne vers la facilité immédiate ; c'est la part animale de l'animal raisonnable que nous sommes.

C'est-à-dire que pour répondre aux menaces devant nous il ne s'agit pas seulement d'inventer de nouvelles techniques, ce que nous savons faire ; nous avons déjà su inventer des techniques pour relever les défis passés, les famines, les pestes, etc. Mais nous sommes maintenant face à un défi nouveau ; il ne s'agit plus seulement de technique, il s'agit aussi de lutter contre une part de nous-même, contre ces gènes qui font obstacle à une sobriété raisonnable. Il s'agit de cesser de rêver, ou de résister au rêve d'une nouvelle voiture encore plus suréquipée, ou de ne pas renouveler sa garde robe toutes les quatre saisons.

C'est plus difficile que de faire isoler des combles.

Bien entendu nous ne sommes pas mécaniquement esclaves de nos gènes, comme sont, en gros, les animaux. Nous en avons un contrôle, en partie, un certain contrôle. Nous sommes des animaux, mais raisonnables ; parfois raisonnables.

Le PIB n'est pas CO2-free

Quand nous produisons le PIB augmente.

Les émissions de CO2 aussi.

Le PIB a une liaison intime avec les émissions de CO2, et donc avec le réchauffement climatique. Ce n'est pas un secret, elle s'affiche en public ; quantité de selfies les montrent main dans la main, cheek to cheek. En voici un instantané, où la mise au point a été faite sur la crise financière et économique qui a éclaté en 2008 :

croissance durable, décroissance, PIB et émissions de cO2

Source :
d'après http://unstats.un.org/ (United Nations Statistics division) - "GDP, at constant 2005 prices"
et d'après http://www.oecd-ilibrary.org/ - "Emissions of carbon dioxide"
Indice base 100 en 2004 pour les deux variables.

 

• Les émissions de CO2 suivent fidèlement les évolutions du PIB ; quand la consommation augmente, les émissions augmentent, et inversement. Cette liaison est illustrée par la crise de 2008 qui a creusé deux profondes balafres sur les courbes.

La consommation n'est pas CO2-free.

Le pouvoir d'achat, moteur de la consommation, n'est pas CO2-free.

C'est pourquoi les émissions mondiales de CO2 augmentent, dopées par la demande croissante de populations plus nombreuses et ayant plus de pouvoir d'achat. L'effet du pouvoir d'achat se voit par exemple dans des régions ayant des épisodes de fortes chaleurs – en Chine, en Inde, en Indonésie, etc. Dans ces régions les pouvoirs d'achat augmentent, la demande de climatiseurs (entre autres) augmente, la demande d'électricité augmente, et les émissions de CO2 augmentent (en 2019 l'électricité mondiale était produite à plus de 60 % par des énergies fossiles). Le World Energy Outlook 2017 prévoit et avertit que pour répondre à la demande croissante d'électricité "la Chine doit augmenter ses capacités électriques d'ici 2040 de l'équivalent de l'infrastructure électrique des États-Unis aujourd'hui, et l'Inde d'une capacité équivalente à celle de l'Union Européenne aujourd'hui".

« Le monde va subir une crise du froid »
(Fatih Birol, directeur de l'Agence internationale de l'énergie) ("The Future of Cooling" - 2018 - Agence Internationale de l’Energie (AIE)).

C'est encore le pouvoir d'achat qui permet d'avoir des logements plus grands, parfois une résidence secondaire, d'avoir plusieurs voitures par ménage, d'acheter de nouveaux vêtements à la mode avant d'user les anciens, ou de gaspiller la nourriture, ou de passer des vacances à l'autre bout du monde ; et c'est encore l'augmentation du pouvoir d'achat qui permet aux pays émergents de consommer de plus en plus de viande.

Les solutions techniques ne suffisent pas, énergies renouvelables ou autres, il faut aussi que chacun s'implique, que ceux qui ont la chance de pouvoir consommer trop... consomment moins. Ce n'est pas gagné. Car tout le monde souhaite que les émissions de CO2 diminuent... mais bien peu passent aux actes.

Nous sommes capables de "marcher pour le climat" le matin en réclamant une réduction des émissions de CO2 ;

... et de manifester l'après-midi pour réclamer de la croissance... qui augmentera les émissions de CO2 !

... Ça s'appelle de l'inconscience.

Il est vrai que quelques "leaders" donnent l'exemple, promettant à la fois et la croissance et la réduction des émissions de CO2 – le beurre et l'argent du beurre.

"Messieurs et chers électeurs, je vous promets une croissance forte !

Mais aussi je vous promets de réduire le prix de l’essence !

Mais aussi je vous promets de réduire les émissions de CO2 et le réchauffement climatique !"

... Ça s'appelle de la démagogie.

Il faudrait consommer moins... mais peut-on changer "le fond de l'humaine nature" ?

Troquer du pouvoir d'achat contre du temps libre ?

Pour limiter les émissions de CO2 et moins puiser dans les ressources de la terre il faudrait consommer moins.

Mais comment consommer moins si le pouvoir d'achat ne diminue pas ?

Consommer moins en économisant ? La consommation ne sera que retardée.

Faire des dons ? La consommation sera faite par d'autres.

Cacher son argent sous le matelas ? Il sera découvert un jour ou l'autre.

En dépit de notre bonne volonté à limiter les émissions de CO2, le pouvoir d'achat sera consommé, tôt ou tard, transformé en biens ou services, par nous, nos héritiers, ou à défaut par quelque brave personne qui acceptera gracieusement de le dépenser, il se trouvera facilement des volontaires. (Voir sur ce site Les économies n'existent pas ; le pouvoir d'achat sera dépensé tôt ou tard)

C'est-à-dire que pour consommer moins il n'y a pas d'autre façon que de disposer de moins de pouvoir d'achat (dans les pays développés). Ce n'est pas une perspective très sexy. Aucun parti n'oserait proposer "Nous vous promettons de gagner moins, d’avoir des voitures plus petites… votez pour nous." ! Déroute électorale garantie !

... A moins peut-être de proposer un troc ?

"Nous vous promettons de gagner moins, d’avoir des voitures plus petites… mais aussi de travailler moins… votez pour nous." !

Proposer une réduction du pouvoir d'achat contre une autre richesse, contre du temps libre. Moins de pouvoir d'achat mais plus de temps pour la passion, l'émotion, l’échange, le sexe, plus d’appétit de connaissance, de soi, des autres, du monde, du présent, du passé, du futur. Moins de vêtements à la mode contre plus de temps pour enfin lire tous ces livres que nous avons achetés et à peine ouverts ; et pour en discuter avec d'autres. Plus pauvre en objets mais plus riche en qualité de vie ; plus de liens et non plus de biens ; croître en sagesse plus qu'en richesse...

Bien entendu, ce troc ne serait possible que si la majorité de la population était d'accord.

Le problème est que pour souhaiter croître en sagesse plus qu'en richesse il faut déjà avoir acquis un minimum de richesse, ce qui écarte les pauvres et émergents.

Et pour souhaiter croître en sagesse plus qu'en richesse il faut avoir déjà acquis un minimum de sagesse...

... Il n'est pas certain qu'une majorité de la population accepte le troc.

Il faudrait en outre que tous les pays développés se mettent d'accord sur ce deal, pour qu'il se fasse de façon ordonnée dans tous les pays, au même rythme, pour ne pas créer des distorsions de concurrence insupportables.

On devine qu'il est quasi impossible de réussir un tel deal dans un avenir proche.

Mais laissons l'idée murir ; peut-être, sous la pression des difficultés croissantes liées à la surconsommation...

Il est vrai que nous aimons le temps libre, le dolce far niente, et nous le chantons : « Le travail c'est la santé, ne rien faire, c'est la conserver… » ; mais combien de temps sans rien faire ? Un moment, ça va, mais deux moments ? Le problème est qu'avec moins de pouvoir d'achat il peut être difficile de meubler les heures de loisir, qui peuvent devenir des heures d'ennui. Pascal déjà avait compris que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre » ; il est vrai que seuls les moines et les prisonniers en sont capables. Et cela, explique Pascal, parce que nous avons besoin d’oublier « le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près ». De sorte que pour oublier il nous faut nous agiter, bouger, nous divertir – ou même travailler, le travail étant un divertissement, au sens où il nous distrait de penser à notre condition souffrante et mortelle. Combien de travailleurs font mine d’attendre la retraite avec impatience… mais la redoutent aussi.

« Le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin. [...] Travaillons sans raisonner, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable. » (Voltaire - Candide).

Nous sommes accros à la consommation

Pour l'instant on ne voit pas que les populations seraient massivement prêtes à accepter la sobriété, à troquer du pouvoir d'achat contre du temps libre. Le passé montre que jusqu'à ce jour les hommes n'ont jamais été sobres – sauf les pauvres évidemment.

Partout et toujours, lorsqu'ils en avaient les moyens, les puissants ont consommé à outrance, nourriture, sexe, apparat, luxe (et guerre, qui était un passe-temps comme un autre pour les seigneurs). Tout ce qui était disponible était transformé tout de suite en parures, ripailles, fêtes, châteaux, armes... On a vu la débauche de luxe dans les tombes des pharaons, dans les palais et les orgies de la Rome antique, chez les satrapes de Perse, chez les papes de la Renaissance, chez les maharadjas en Inde, dans les cours royales et princières [0], dans le faste de la cour de l'Empereur de Chine, qui éblouit tant Marco Polo [1]. Même l’âge de la pierre avait déjà son luxe, les tombes "princières" en témoignent, contenant des objets précieux pour l'époque.

Nous sommes les frères – et les soeurs – de ces princes princesses et maharajas, nous avons les mêmes envies de luxe et de superflu [2] qu'eux.

Un maharadja en puissance sommeille dans nos chromosomes.

Heureusement pour l'environnement, nous n'avons pas un compte en banque de maharadja.

On critique la société de consommation "moderne" ; mais l'envie de consommer n'est pas moderne, elle a toujours existé, elle est vieille comme l'humanité, c'est ce que raconte l'histoire.

Ce qui est moderne ce n'est pas l'envie de consommer, c'est que nous sommes des milliards maintenant, avec des milliards de petites envies de luxe et de superflu, avec des milliards de petits comptes en banque. Ce sont de petits comptes en banque, mais ils permettent de satisfaire des milliards de petites envies, ce qui consomme plus de ressources que le luxe extravagant de quelques rares maharadjas autrefois.

Tout au long de l'histoire des "lois somptuaires" ont tenté de canaliser les débauches de consommation. En 215 avant J.C. la loi Oppia restreignait à Rome la parure et le luxe des femmes et… l’usage des "deux chevaux" ; la loi défendait "d'aller en voiture traînée de deux chevaux, à Rome et dans les environs, à la distance de deux mille pas".

Aujourd'hui on propose de limiter l’usage, non des "deux chevaux", mais des 4X4. Sans succès. Rares sont ceux qui restent sobres alors qu'ils ont les moyens de "s'éclater".

Au contraire les sobres, on les traite de radins, on s'en moque ; voyez Harpagon, champion de la spécialité, des siècles après on en rigole encore !

Ce petit survol permet de prendre conscience que les racines de la surconsommation sont profondes, qu'il ne suffira pas de bonnes paroles, de sermons, pour que les hommes cessent de rêver d'avoir encore plus que le suffisant qu'ils ont déjà. Les constructeurs de SUV ont encore de beaux jours devant eux.

"Il en faut peu pour être heureux", un vœu pieux ?

Toutes les religions d'hier et d'aujourd'hui ont perçu cette propension à consommer sans limites, l'ont condamnée. Elles ont sermonné les hommes pour qu'ils ne se laissent plus aller à ces instincts, pour qu'ils changent de comportements, elles ont même inventé de multiples artifices pour les combattre : carêmes, ramadans, jours maigres, jeûnes, ordres mendiants, ermites, ascétisme... sans succès. Les régimes alimentaires au printemps pour se préparer à affronter la plage en maillot de bain sont plus efficaces que les carêmes pour modérer les excès de table.

Pour donner de parfaits exemples de sobriété, les religions ont inventé les moines ermites du désert, ces bienheureux qui vivent du vent du sable et de la rosée du matin. Ils sont rares aujourd'hui, c'est une espèce en voie de disparition, on n’en rencontre presque plus dans le désert.

Des ermites de ville ont pris la relève ; il s'agit de quelques écologistes qui passent réellement de l'idée de sobriété à l'acte. Ils tentent eux aussi de vivre comme des moines – ou presque. Mais leur vocation ne va pas jusqu'à l’ascèse surhumaine de saint François, leur saint patron [3], qui avait épousé « Madame la pauvreté », qui vécut de rien, et en mourut. Ils sont eux aussi une espèce rare, trop peu nombreux pour changer l'avenir de la planète.

D'autant plus que ces ermites nouveaux ont un gros problème : convaincre leurs proches, leur conjoint, leurs enfants, leurs ados surtout !, de vivre eux aussi comme des moines – dans la joie et la bonne humeur ; ce n’est pas gagné ! En face il y a la concurrence du téléphone portable, des vêtements à la mode, du deux-roues super-génial [4].

Les sages aussi nous ont donné leurs conseils. Diogène en son tonneau, ou Lao-Tseu, vers 600 av. J.C. qui disait déjà : « Celui qui sait se contenter de peu est toujours satisfait. ». Lucrèce confirmait : « Vivons content de peu car de ce peu jamais il n'y a disette. »

Même dans la forêt de Mowgli on connaissait tous ces conseils et Baloo le chantait :

Il en faut peu pour être heureux

Vraiment très peu pour être heureux

Il faut se satisfaire du nécessaire

Un peu d'eau fraîche et de verdure

Que nous prodigue la nature

Quelques rayons de miel et de soleil.

Les Soviétiques avaient essayé de mettre en oeuvre ces bonnes paroles. Ils avaient bien vu que l'homme actuel ne se contente pas de peu. Alors ils ont entrepris de créer cet "homme nouveau" qui se contenterait de ce peu dont jamais il n'y a disette. Il espéraient réussir avec de beaux discours. Ça n'a pas marché ; ni avec de beaux discours, ni par d'autres moyens plus énergiques.

Les sages, les saints, les militants, prêchent les vertus de la sobriété. Mais ces belles paroles concernent les sages, les saints, les militants, pas le commun des mortels. Rares sont ceux qui sont prêts à cocufier saint François en le trompant avec « Madame la pauvreté », son épouse spirituelle.

La sobriété n'est pas naturelle

"Il en faut peu pour être heureux"... et pourtant nous sommes éternellement insatisfaits du peu que nous avons, nous réclamons toujours plus, plus de salaire, de pouvoir d'achat, et la sobriété de l'ermite ne nous semble pas naturelle. Elle ne nous semble pas naturelle... parce qu'en effet elle ne l'est pas ! On a découvert que la sobriété est contre nature. Parce que la nature, l'évolution, nous a légué des mécanismes chimiques dans le cerveau qui incitent aux comportements qui produisent de la dopamine, la molécule du plaisir immédiat, qui nous poussent à rechercher sans cesse des plaisirs nouveaux. "Le plaisir est notre but" a écrit Montaigne (en y incluant le plaisir de bien faire, d'agir, même au prix de sacrifices, pour la cause que l'on croit juste).

Ces mécanismes sont évidemment nécessaires, si manger ne donnait pas de plaisir on dépérirait. Mais ils peuvent aussi être nuisibles, conduisant à rechercher sans cesse le plaisir, conduisant à l'addiction [5] Parce que le plaisir cesse dès que le désir est satisfait ; ce qui déclenche la recherche d'un nouveau plaisir en satisfaisant un nouveau désir, en obtenant une nouvelle chose que nous n'avons pas encore.

« Tant que demeure éloigné l'objet de nos désirs, il nous semble supérieur à tout le reste ; est-il à nous que nous désirons autre chose." » (Lucrèce)

Comme une drogue ; la dose prise l'effet passe, le désir revient.

Nous sommes shootés au plaisir, au "toujours plus de nouveaux plaisirs".

C'est pourquoi les conseils des saints et des sages sont si peu suivis.

C'est pourquoi tous les gouvernements du monde courent après la croissance, pour nous fournir notre dose.

 

Peut-on se désintoxiquer ? La cure sera difficile, parce que ces comportements ont des racines profondes, dans nos gènes. Ils ont été sélectionnés par l'évolution il y a très longtemps car ils étaient adaptés aux temps anciens, quand l'avenir était toujours incertain, quand la nourriture n'était jamais assurée, quand vivre était d'abord survivre. L'évolution a sélectionné bêtes et hommes qui consommaient leurs proies sans retenue, tout de suite, quand la chasse avait été bonne. Ils se gavaient. Cette adaptation permettait de constituer des réserves de graisse pour résister aux jours sans gibier et aux mois d'hiver. L'hiver était un auxiliaire de la sélection naturelles, éliminant les plus faibles. Ne survivaient que ceux qui s'étaient gavés auparavant. Survivre, c'est la base pour le contrôle qualité de la sélection naturelle ; c'est pourquoi les comportements de gavage, qui permettaient de survivre, ont été retenus.

Ces mécanismes fonctionnent encore, nous en avons hérité, transposés au monde de maintenant. La recherche du maximum de nourriture est devenue la recherche du maximum de pouvoir d'achat, c'est pourquoi les employés demandent des augmentations de salaire, c'est pourquoi les patrons les refusent. Le contraire serait surprenant, suspect ; imaginons que notre patron nous appelle dans son bureau et nous reçoive tout sourire :

- Je vous en prie, Monsieur LeChanceux, asseyez-vous, j'ai une excellente nouvelle à vous annoncer.

- Oui ?

- Je vous annonce que vous allez être augmenté.

- Ah ! Merci patron ; c'est sympa de votre part, mais ce n'est pas la peine ; j’ai justement relu Lucrèce hier soir, il m’a convaincu, je me contente de ce peu dont jamais il n'y a disette.

Le problème est que l'on risque de vexer son patron, ce qui n’est jamais souhaitable. Peut-être même nous demandera-t-il, inquiet, si nous allons bien, si nous ne sommes pas surmenés, si nous n’avons pas besoin d’aller voir un bon médecin… Parce qu’il faut bien le reconnaître, refuser un pouvoir d’achat supplémentaire est tout simplement suspect ; c’est un signe d’anomalie, de dérèglement, de maladie – même si ce n’est pas encore pris en charge par la sécurité sociale.

Ce qui est remarquable n'est pas que ceux qui ont de petits salaires réclament des augmentations... c'est que ceux qui ont de gros salaires en réclament aussi ! C'est-à-dire qu'on ne demande pas d'augmentation de salaire parce qu'on est dans le besoin, parce qu'on n'a pas de quoi se nourrir par exemple ; on le demande naturellement, automatiquement, parce que nous sommes toujours en recherche de dopamine, de nouveaux plaisirs, même superflus.

Il faut tenir compte des comportements hérités de la savane, de notre passé de chasseurs-cueilleurs, lorsque l'on prétend proposer des "solutions" pour limiter la surconsommation sur la planète. Sinon, les recommandations pontifiantes, les voeux pieux que nous entendons tous les jours n'ont pas d'effet.

"Il suffirait que les hommes soient sobres" (les femmes aussi)...

... Oui, mais ils ne le sont pas !

La bataille est-elle perdue ? C'est seulement en tenant compte des pesanteurs de la nature humaine qu'il sera peut-être possible de trouver des moyens de les contourner ; sinon, nous risquons en effet de perdre la bataille.

« Les coutumes et les vêtements des hommes changeront,

mais point leurs travers ni le fond de l'humaine nature »

Prix Nobel avec félicitations du jury au sage, ou au philosophe, au psy, qui saurait faire découvrir aux populations que dans les pays développés au moins, la consommation ne fait pas ou plus le bonheur.

Tempête sous un crâne

Le cerveau s'est construit peu à peu au fil de l'évolution, empilant couche après couche les nouveautés sur les couches plus anciennes. Le vieux cerveau primitif, le cerveau dit reptilien, celui des besoins et des désirs est toujours présent, toujours nécessaire, toujours actif en dessous de la dernière nouveauté qui vient de sortir il y a à peine quelques dizaines de milliers d'années, le cortex préfrontal. L'évolution n'a pas su raccorder parfaitement ces différentes couches, il y a des combats, des tempêtes sous un crâne. Le cortex préfrontal tente plus ou moins activement de contrôler les désirs qui montent des couches plus anciennes [6], il résiste avec plus ou moins de succès aux automatismes primaires de recherche du plaisir. Les religions, les sages les philosophes, ont depuis longtemps identifié ces luttes internes et en ont bâti diverses théories – la lutte du bien et du mal, des anges et des démons, du corps matériel et de l'âme...

L'adaptation des espèces crée... l'inadaptation

La nature a sélectionné des mécanismes pour la survie des chasseurs-cueilleurs : nous en avons hérité. Mais la nature a oublié de réguler ces mécanismes. L'évolution n'avait pas prévu qu'un jour la gloutonnerie ne serait plus nécessaire pour survivre à une période de pénurie, de chasse bredouille. Pourtant, ce jour est venu, il n'y a plus ou presque de pénurie ; mais l'instinct glouton est demeuré.

« L'instinct qui nous pousse à engloutir des aliments très caloriques est profondément inscrit dans nos gènes. Nous pouvons bien habiter aujourd'hui de grands immeubles équipés de réfrigérateurs pleins à craquer, notre ADN croit encore que nous sommes dans la savane. » (Yuval Noah Harari)

Autrefois la chasse produisait peu, les paysans produisaient peu, les artisans produisaient peu.

Tout a changé. Les techniques permettent maintenant de produire une abondance sans commune mesure avec ce que les chasseurs-cueilleurs pouvaient rapporter, même des meilleures chasses. Nous avons la technique d'un dieu, mais encore le cerveau d'un chasseur-cueilleur (Sébastien Bohler). C'est pourquoi, on observe aujourd'hui une épidémie mondiale d'obésité. On mourait autrefois de faim, on meurt maintenant d'obésité, parce que nous ne sommes pas adaptés à ce monde d'abondance. Nous sommes comme nos animaux de compagnie qui deviennent obèses lorsque leur maître n'intervient pas pour limiter leur ration, simulant ainsi les limitations d'une chasse peu fructueuse. Mais nous, nous n'avons pas de maître pour réguler le tas de croquettes dans nos propres assiettes. Longtemps le régulateur fut la rareté de la nourriture, aujourd'hui ça ne fonctionne plus, la nourriture est abondante... et nous devenons obèses.

Nous ne sommes pas adaptés à ce monde d'abondance facile.

La planète non plus, dont les ressources surexploitées s'épuisent.

L'évolution a sélectionné ceux qui consommaient "au maximum".

Mais le maximum n'est plus ce qu'il était, il a grandi.

Maintenant "au maximum" signifie "obésité" pour nous, et "épuisement des ressources" pour la terre.

L'adaptation des espèces est trop lente, elle ne réussit pas à suivre l'évolution rapide du monde.

La "pauvreté ressentie"

Nous voulons être riches, pour posséder, pour avoir, pour consommer, pour survivre à l'hiver ; c'est inscrit dans nos gènes.

L'instinct de compétition y est également inscrit. La combinaison de ces gènes fait que nous voulons être riche, et surtout plus riche que le collègue ou le voisin. « Être heureux, c’est gagner dix dollars de plus que son beau-frère. » (Daniel Cohen - La prospérité du vice). Et nous sommes frustrés lorsque notre beau-frère réussit mieux que nous.

La frustration se ressent particulièrement dans les pays pauvres aujourd'hui, où les moyens de communication, la télévision, les touristes qui passent, permettent de se comparer à l'opulence des pays développés aussi lointains qu'ils soient – et pas seulement à son beau-frère. Il en résulte une sensation de "pauvreté ressentie" que les statistiques économiques ne connaissent pas. La pauvreté absolue, celle de ne même pas pouvoir se nourrir suffisamment, a pratiquement disparu ; mais la pauvreté relative, celle qui se ressent par comparaison à d'autres plus privilégiés, augmente.

 

 

[0] « Les aristocrates, les membres du haut clergé, les princes, les rois ou les riches marchands achètent de l'écureuil [le vair], de l'hermine, du renard, de la belette blanche, de la loutre, du castor, et font venir des forêt plus froides de l'Europe centrale des zibelines. Pour une houppelande, il faut jusqu'à 2 250 peaux d'écureuil ou 500 peaux de zibeline. Quand les princes ou les rois habillent leur "maison" [leurs familiers], ils peuvent acheter, à l'instar du roi de France, sur six mois en 1322... un million de peaux fines. » (Le Moyen Âge - Madeleine Michaud)

[1] Rare exception, les Mongols de Gengis Khan. L'idéal d’herbe et de vent de Gengis Khan est un vrai manifeste de sobriété écologique : « Je veux instaurer partout le calme d'un cimetière, ôter les villes du plateau de l'Univers, afin que s'étendent partout des steppes infinies où paîtront les chevaux mongols, où se dresseront des campements silencieux, où les mongoles aux poitrines pleines nourriront de leur lait des enfants forts et joyeux. »
  Lorsque Houlagou, petit-fils de Gengis Khan, prit Bagdad en 1258, il fut choqué en découvrant les richesses du palais du calife. Pour convaincre le calife de la vanité de ce luxe, on raconte qu'il le fit enfermer dans une pièce, avec tous ses trésors.
Le calife mourut de faim, convaincu.

[2] On critique parfois le "luxe tapageur"... Ce qui est critiqué c'est le tapage, pas le luxe.

[3] En 1979, Jean Paul II proclama saint François d’Assise patron céleste des écologistes.

[4] Les ados ! Ce fut le grand problème d’Harpagon, champion des économies de consommation, écologiste émérite avant l’heure : il avait des enfants adolescents, qui voulaient bêtement vivre, consommer, s'éclater, comme les autres enfants du siècle.

[5] À lire : Le bug humain - Sébastien Bohler.

[6] Avec des dérives, le contrôle devenant obsessionnel comme dans le cas des ascètes, ermites, stylites, fakirs, flagellants, comme sont les vœux monastiques de pauvreté et chasteté.

 

 
 
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Mise à jour : 15 septembre 2021